Interview à propos de l’ouvrage Migrations, Éditions Witch Mémoires Funambules
Par Yvonne de Rosa

Quand avez-vous commencé photographier ?

J'ai commencé en 1998, à l'âge de 20 ans. À l'époque, je vivais en Irlande, à Dublin. J'ai démarré
avec un vieux Nikon argentique de famille. Au début, j'étais principalement attirée par des éléments
naturels comme les extérieurs et les paysages. C'étaient des photos classiques et instinctives à la fois.
J'étais surtout guidée par la curiosité, par le désir d'enregistrer quelque chose qui allait bientôt
changer ou disparaître. Je n'ai jamais utilisé ces images mais j'en ai un souvenir très net.

En 2004, j'ai abordé le photoreportage, un langage qui me semblait mieux correspondre
à mes besoins. Les questions politico-sociales m'ont toujours attirée notamment parce que j'ai grandi
dans un contexte intellectuel politisé, où le doute et la critique étaient les axes d'une dialectique
quotidienne. Mais aussi parce que je pars de l'idée que tout ce qui fait partie de l'existence est amour
et politique, au sens le plus étymologique de ces termes. L'existence se construit en effet autour
de nos pulsions et du contrôle de celles-ci.

Nous sommes tous le résultat de pulsions auxquelles nous essayons de donner un ordre et une forme.
L'individu est donc constitué et animé par cet élément indissoluble et structural qu'est l'amour,
le désir de vivre. Politique dans le sens où nous devons gérer ces pulsions au sein de la communauté,
du corps et de l'espace social.

Vous vous décrivez comme une artiste qui récupère les thèmes du reportage en les soumettant aux
procédures de l'expérience artistique. J'ai été frappée par l’utilisation du verbe 'soumettre'
Pouvez-vous m’expliquer plus en détails ce que vous entendez ?

En 2007, j’ai ressenti le besoin de me détacher de la logique médiatique du photojournalisme.
Il me semblait en effet qu’en adoptant les formes et les temps du photojournalisme éditorial,
je ne faisais que produire des condensés iconographiques dont la force allégorique et la symbolique
prétendaient remplacer la réalité, "enterrant" ainsi la véritable information. J’ai donc commencé
à élaborer un langage qui aborde les thématiques qui me sont chères - dissociations sociales, tensions
identitaires et culturelles - par le biais d’un processus visuel puis plastique qui ne vise pas à donner
des informations ou des réponses mais à poser des questions, à proposer des ouvertures, soulever
des doutes.

Aujourd’hui, mon expérience artistique opère avec une distance représentative, une réserve
très éloignée du reportage à des fins médiatiques. La recherche de sujets cachés ou invisibles
est étrangère à la surcharge visuelle des médias et à l'esthétique de l'image choc.

Ma démarche veut interroger, provoquer les champs du possible en renversant les notions de temps,
de production et de réception de l’information. Soumettre le documentaire à un processus
de "non vérité" aboutit à un geste et une réflexion politiques.

Quand vous pensez reportage de qui vous inspirez-vous ? Et à qui pensez-vous pour les « procédures artistiques » ?

Je pense aux reportages "soumis" aux procédures artistiques ! Je pense à Rwanda Projet de Alfredo
Jaar, Faits ou Every One de Sophie Ristelhueber ou à Lustmord de Jenny Holzer. Ces auteurs activent
un geste artistique et politique non seulement par le type de sujets traités mais aussi par la volonté
de proposer une transmission de l'information profondément différente de celle à laquelle
nous sommes habitués et assujettis.

Qu’est-ce qu’une information qui a subi une métamorphose ? Y a-t-il des informations qui ne la subissent pas ?

Toutes les informations sont métamorphosées. Toute subjectivité est en effet une interprétation,
et donc une métamorphose. De nos jours, hélas, la responsabilité intellectuelle dont les auteurs
de l’information médiatique devraient être porteurs se traduit souvent – en raison du dictat
des ventes éditoriales – par des textes ou des images sensationnalistes, réduisant la complexité
de l’information en une somme d’opinions et d’approximations. La méthode consiste en effet
le plus souvent à choquer le public et à rendre l'événement sensationnel. C'est une métamorphose
de l'information qui conduit à une lecture unilatérale, souvent à des fins de propagande.
Il n’y a pas de réelles interrogations. Les réponses sont données et le lecteur a rarement une issue
intellectuelle, une liberté d’interprétation.

Dans mon travail, le geste de l'hybridation, de la contamination vise à la "non-vérité" et à générer
de multiples questionnements. Il s’agit de pousser au-delà les limites du sujet de recherche,
sans presque jamais savoir où aller. Cet espace inconnu d'arrivée et de départ du processus artistique
porte en lui, à mon avis, une honnêteté intellectuelle. Quand je crée, je ne cherche pas de réponses
mais des questions. Je ne pense pas à une solution mais à un espace et à tous les possibles
qui peuvent en découler. J'ai presque envie de dire que quand je produis, je ne pense pas.
Je vis, je vais, je cherche et je pousse la matière. Je n'ai pas de réponses et je n'ai pas de fins.
J'ai des matières et des questions.

Quand avez-vous commencé à "récupérer" des objets et à utiliser vos "fictions" comme méthode de
narration ?

En 2007, je suis partie de la performance où la seule trace restante que je voulais était celle
de la photographie (La Mariée Gantée, Sortie Fauve). Il s’agissait de gestes instinctifs de femmes
qui interprétaient un scénario que je leur avais assigné. C'était un travail sur les archétypes
phallocratiques propres à une société machiste. Les objets que j’avais récupérés pour la MARIEE
GANTEE étaient des gants de cuisine et un voile de mariée blanc cousu sur le modèle d’une burka.
Pour SORTIE FAUVE, j'avais choisi un masque de tigre et un parking souterrain.

J'utilise les fictions pour renverser et détourner la réalité des faits et, paradoxalement, pour mieux
la comprendre. La fiction me permet d'explorer de nouveaux champs du réel et d'activer un processus
plus large d'imagination et de pensée. Car ce qui m’intéresse est l’exploration mentale et physique,
une sorte d’immersion sensorielle qui advient grâce à la multiplicité d’une composition
ou aux rapprochements de signifiants contraires.

Dans mon travail, la réalité et la fiction sont les deux faces d'une même pièce, deux natures d'un seul
récit. La déconstruction du réel et la construction de fictions s’alternent au sein de la même histoire,
qu’elle soit personnelle ou sociale.

Depuis 2015, vous abordez le thème des "reliques", pouvez-vous m’en dire plus ?

Je suis fascinée par les "restes". Ils aident à ne pas oublier, à garder en vie la mémoire qui est, en soi,
le seul "reste" du passé. Comme une photographie d’ailleurs. La relique est un objet symbolique
qui se charge du sens que nous investissons en lui. Quel que soit le contexte, la relique répond
à un besoin personnel et collectif d'identité et de sécurité.

La relique est ce qui reste d'un corps ou d'une existence préservée, transfigurée, sacralisée.
Et c’est précisément à partir du détournement de ce sens anthropologique que naît RELIQUES
ACTUELLES qui se veut un bel hommage, une sépulture allégorique digne, bien éloignée des charniers
apparus le long de nos côtes. Je me suis servie de la fonction symbolique et analogique de la relique
pour que l'immigrant décédé devienne un sujet vivant et présent, bien qu'il ne réponde à aucune
demande de dévotion ou de vénération de la part du spectateur.

Et c'est de là que le projet Migrations commence...

Oui. Migrations naît des reliquaires. Il s’agit d’un projet visuel et plastique sur les flux cycliques
qui habitent les corps biologiques et sociaux. Une expérience qui étudie les migrations comme
condition de l’existence et forme d’évolution du vivant en quête de nouvelles fonctionnalités, mieux
ancrées dans un monde en recomposition permanente. L'existant se confronte aux cycles inéluctables
de la vie mais aussi aux flux internationaux motivés par des impératifs socio-politiques.

La production photographique de MIGRATIONS, installée de façon éphémère et protéiforme,
est une écriture onirique des diverses natures du vivant et de ses passages.

Les formes plastiques du projet s’affichent, elles, comme des objets mémoriaux renvoyant
aux mouvements humains forcés : l’hommage des reliquaires (RELIQUES ACTUELLES)
et les témoignages en voix off devant la mer de Lampedusa (dans la vidéo LAMPEDUSA MA(D)RE MIA)
se réfèrent à une actualité géopolitique. La biologie et le politique ne partagent pas les mêmes lois.
Et pourtant ils partagent un même objectif : la survivance. Quelle soit de l’espèce ou de l’esprit.
Si la vie est un ensemble de flux émotionnels et organiques alors la vie est une migration permanente.
De même que les migrations sont des vies qui – en permanence – s’entremêlent, se sauvent,
se reproduisent, s’enracinent, se détachent, se rejettent, s’aiment. Avec un seul but paradoxal
– comme seule l’humanité sait le produire : continuer pour ne pas disparaître et ne pas s’arrêter
pour construire l’horizon tant rêvé.

Puisque toute migration n’est que l’expression temporelle d’une contingence, la migration n’est donc
pas un phénomène humain autonome qui puisse être transformé en abstraction mais un mouvement
constitutif du vivant. Et, comme pour tous les êtres vivants qui ne peuvent survivre que dans un milieu
qui en accepte et intègre la présence, la construction partagée d’un monde en devenir s’avère le seul
milieu propice à la continuation de notre espèce.

Yvonne de Rosa

Yvonne de Rosa

Née à Naples, diplômée en Sciences Politiques à Naples, puis à la Saint Martins School, à Londres. Elle a reçu de nombreux prix pour ses travaux photographiques. Yvonne est fondatrice et présidente du Musée de Photographie Contemporaine, Magazzini Fotografici, à Naples.

L’EQUILIBRE CONTEMPORAIN DANS LA PHOTOGRAPHIE DE FRANCESCA DI BONITO
Texte critique de Xavier Malbreil

Les photographies de Francesca Di Bonito possèdent un pouvoir de séduction évident. Elles ont cette
capacité de happer le regard au premier abord, que l’on pourrait expliquer par la surprise, cette
faculté de montrer une image jamais encore vue, d’une beauté ou d’une laideur inédite. Sous-tendues
par un discours très fort qui appartient au champ de la politique, de la sociologie ou bien à celui
de la fantasmagorie, les photographies de Francesca Di Bonito portent un champ narratif invisible
qui n’est certainement pas indifférent à l’attrait exercé. Mais il y a quelque chose en plus de tout ceci,
quelque chose qui n’a rien à voir avec la qualité technique, avec la surprise et l’originalité, ou avec
la trame narrative et idéologique. Une chose qui doit retenir notre attention, parce qu’elle est
au centre des enjeux de la photographie, et des métamorphoses que les technologies
contemporaines, numériques notamment, lui ont imprimées.

Dans toutes ses séries, Francesca Di Bonito propose ce passage entre le réalisme et la fiction, lequel
passage n’est jamais à sens unique, mais, au contraire, s’organise comme un jeu : il faut partir du réel
pour montrer l’imaginaire, et mettre en scène l’imaginaire pour mieux revenir au réel. Si l’on posait
qu’il s’agit du premier point d’équilibre auquel Francesca Di Bonito veut amener ses images, cela
pourrait nous servir à en comprendre le pouvoir d’attraction. Pourquoi nous les trouvons étranges,
dérangeantes, voire captivantes, pourquoi nous sentons tout de suite qu’elles tiennent un discours
très construit, quand bien même ce discours relèverait de l’énigme, cela tiendrait peut-être
à ce savant aller-retour entre le réalisme, la convention, le genre, d’une part, et l’imaginaire,
l’exception, la transgression, d’autre part.

Ce que ces œuvres nous révèlent, c’est au fond que notre regard est aussi organisé ainsi :
dans quelque chose que nous voyons, nous plaçons entre les photons de lumière qui atteignent notre
œil puis notre cerveau autant de discours qu’il y a de pages dans l’Encyclopédia Universalis.
Toutes nos lectures, et elles incluent les mystères et le charme d’écrivains comme Gérard de Nerval,
Marcel Proust, Italo Calvino, Philippe K. Dick, sont dans notre regard. Nous voyons à travers les milliers
de pages que nous avons lues, les millions d’images que nous avons regardées. C’est ce que nous
disent les œuvres de Francesca Di Bonito. Notre regard n’est jamais innocent, jamais pur,
mais au contraire nourri, gorgé de références. C’est peut-être le secret de cette « beauté convulsive »,
selon l’expression d’André Breton, que nous reconnaissons d’emblée aux travaux
de cette plasticienne. L’autre réponse au mystère du pouvoir d’attraction des images de Francesca,
tient à un autre jeu sur les limites, entre image fixe et image animée. SORTIE FAUVE est évidemment
le cas le plus abouti d’une série de photos qui pourraient être issues d’un film. Mais ce n’est pas le seul.

Si nous reconnaissons immédiatement dans les séries de Francesca Di Bonito quelque chose
de très contemporain, c’est aussi, certainement, parce que nous sommes habitués
aux métamorphoses de la photographie, depuis une vingtaine d’années, sous le coup des technologies
numériques, qui ont accompagné la pénétration des images dans nos vies, jusqu’à créer
ce que Yves Michaud désigne sous le concept de « l’art à l’état gazeux ». L’image est omniprésente,
et l’image est polymorphe, intrusive, insistante.
Comme dans les romans de Philippe K. Dick, elle s’insinue jusque dans le moindre recoin de nos vies
privées, parce qu’elle est déclenchée par un capteur qui nous voit. Cette image qui est fixe un moment
devient film le moment d’après, parce qu’il n’y a plus de limite entre image fixe et image animée,
grâce ou à cause des technologies numériques.

Cette dissémination de l’image dans le corps social, sur toutes sortes d’écrans, les séries de Francesca
Di Bonito en portent la trace. Elles sont fixes, mais on les dirait animées. Elles ne se soucient plus,
à vrai dire, de cette différence. La qualité que nous percevons dans les œuvres photographiques
et plasticiennes de Francesca Di Bonito, comme dans toute œuvre d’art achevée, ne peut s’expliquer
totalement. Aucun regard ne l’épuise. Il faut toutefois compter avec ces deux points d’équilibre
présents dans son travail, ces deux limites avec lesquelles elle joue.
Entre la photo composée comme une scène et la photo réaliste, celle de l’instant décisif,
les glissements sont inévitables, ils constituent l’histoire de notre regard. Entre l’image fixe et l’image
animée, notre perception ne choisit plus, parce que nous vivons dans le flux des images, qui jamais
ne s’arrêtent, et c’est ce que nous reconnaissons, inconsciemment, en voyant les œuvres
de Francesca. Son travail nous révèle un état contemporain du monde des images, qui s’ignore,
le plus souvent, mais dont un révélateur nous permet de mesurer les métamorphoses.

Xavier Malbreil

Xavier MALBREIL

Ecrivain et critique d’art, il se partage entre l’enseignement de Narratologie (Master de Création Numérique, Université de Toulous II), l’écriture et la programmation d’expositions. Il collabore à diverses revues comme Docks, La voix du regard, Formules.

INTERVIEW Le Littéraire
Par Jean-Paul Gavard-Perret
https://www.lelitteraire.com/?p=70632

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?

L’inévitable pulsion de vie ? Ou l’inévitable instinct de survie ? ...Ce qui revient au même.
Un simple et banal besoin physiologique ?

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Que sont devenus vos rêves d’enfant ?

J’ai très peu de souvenirs de mon enfance. Que quelques flashs visuels, de temps à autre...
Et puis, j’avoue, je n’aime pas les rêves. Ils me renvoient à l’espoir qui est pour moi un leurre dangereux.
Je préfère l’horizon au rêve : le besoin d’évolution, le dépassement des limites encombrantes, les projets
de vie.

A quoi avez-vous renoncé ?

A l’insouciance perpétuelle.

D’où venez-vous ?

De la mer chaude, à la frontière d’un soleil encore plus chaud.

Qu'avez-vous reçu en "héritage" ?

L’esprit critique, le doute, la recherche, la découverte de ce monde et des champs
de ses possibles.
Et, la vigilance, dépourvue de méfiance.

Un petit plaisir - quotidien ou non ?

Un fraisier.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?

Une militance acharnée mélangée à un mysticisme athée moins acharné.

Comment définiriez-vous votre approche du textile ?

Relier les morceaux d’un passé flou avec les traces d’un futur que je veux indélébile.

Quelle est la première image qui vous interpella ?

Les « atypiques » de Diana Arbus ; HAINES de Gilles Peress.

Et votre première lecture ?

L’Odyssée d’Homère (à 12 ans puisque, comme je disais, j’ai trop peu de souvenir avant l’adolescence).

Quelles musiques écoutez-vous ?

La bonne pop et le bon Rock.

Quel est le livre que vous aimez relire ?

Je n’aime pas relire puisque cela me donne l’impression de revenir en arrière alors que c’est aller
de l’avant qui me fascine. Mais si un jour je me trouvais dans l’impossibilité de récupérer des nouveaux
textes je relirais :
- Aucune bête aussi féroce de Edward Bunker,
- L’Évangile selon Jésus-Christ de José Saramago,
- Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald.

Quel film vous fait pleurer ?

DOGVILLE de Lars Von Trier.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?

Une dizaine de vie déjà vécues et une centaine encore à vivre.

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ?

Personne. J’ose toujours.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?

La mienne, Naples.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?

Les artistes plasticiens : Alfredo Jaar, Sophie Ristelhueber, Jenny Holzer, Wim Delvoye,
Maurizio Cattelan, Mireille Vautier ...
Les écrivains : Erri De Luca, Pier Paolo Pasolini, Agota Kristof, Irvin Yalom, Witold Gombrowicz,
Aldous Huxley, Virginia Woolf, Stefan Zweig ...


Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?

Une galerie qui sache défendre « ses » artistes

Que défendez-vous ?

Le devoir des vérités.

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas » ?

Des projections existentielles, des fantasmes que les êtres s’obstinent à vouloir réaliser.
Mais à mon avis l’amour est un moteur de vie, un accompagnement réciproque. Personnellement,
je crois donner ce que je veux à ceux qui en veulent. Ce qui, d’un point de vue psychanalytique,
pourrait aussi se traduire ainsi : « Les névroses se cherchent, s’attirent, se choisissent et parfois
en produisent des nouvelles »

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?"

Je réponds rarement avec un oui sec. Et jamais à des questions dont je ne connais pas la nature.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?

La volonté politique d’assimiler l’art à la culture, est-elle une forme de censure ?
Réponse : Oui, des plus graves.

Jean-Paul Gavard-Perret

DÉMASQUER, DÉVISAGER
Texte critique de Colin Lemoine

Bien qu’elle peuple la majeure partie des photographies de Francesca Di Bonito, la femme a rarement
un visage. Plus exactement, ce dernier est rarement dévoilé.
Nombreux sont les expédients à en dissimuler les traits au regardeur – des bandes chirurgicales,
des plumes fuchsia, une tête de tigre. Manière de jouer sur les formes et sur les mots : bien qu’elle
soit le sujet de la photographie, la femme est l’objet de dénaturations. Femme-objet écorchée
par les fantasmes, femme sujette aux fantasmes et aux écorchures.

À regarder une photographie de Francesca Di Bonito, il faudrait donc pouvoir faire tomber le masque
pour accéder au visage. Mais qu’est-ce qui se cache vraiment sous ces bandes auréolées d’ampoules,
sous cette momie devenue sapin ? Quel secret dissimule cette tête de fauve coiffant un corps nu ?
Et si le visage alors découvert n’était qu’un leurre ?

Le risque – identitaire – n’est-il pas que l’effeuillement soit sans fin, que l’enlèvement du masque
arrache avec lui le visage. Que, démasquée, la femme soit dévisagée ?
Francesca Di Bonito a su résoudre deux problèmes cruciaux en photographie. Celui du cadrage,
tout d’abord. Elle sait que nul cadre ne saurait circonscrire une forme, que le sujet – une femme,
donc – gagne à excéder la hauteur ou la largeur de l’image. Ici un bras gît, comme coupé,
sans qu’il soit possible d’apercevoir son prolongement. Procédé́surréaliste qui consiste, comme chez
René Magritte ou Raoul Ubac, à jouer sur le corps en morceaux, à superposer l’humain au mannequin.
Nature morte. Objet-sujet. Francesca Di Bonito a également su affronter la question du fond.
Un fond qu’elle aime souvent noir – pour sa série NAISSANCE –, histoire d’exténuer la narration,
d’effacer les détails et, avec, les traces du crime. Un fond qu’elle choisit parfois blanc, virginal, presque
lactescent – pour sa Mariée –, pour les mêmes raisons.

Le fond uni n’est jamais neutre. Il est le rideau tiré sur le monde, celui par lequel advient le drame.
Il est la toile de fond de la tragédie. Francisco de Zurbaran, Édouard Manet et Man Ray le savaient,
Francesca Di Bonito s’en souvient. La photographie, comme une chambre claire, ou noire,

où se déjoue le monde.

Colin Lemoine

Colin LEMOINE

Colin Lemoine est historien de l’Art. Après des études à l’université Paris IV – La Sorbonne, il intègre l’Institut National d’Histoire de l’Art, puis le Musée Bourdelle. Spécialiste de la sculpture, il a consacré plusieurs articles, conférences, livres et expositions à Alberto Giacometti, Antoinette Bourdelle, Henri Focillon, Auguste Rodin et Michel-Ange. Collin Lemoine est conseiller de plusieurs maisons d’édition et journaliste à l’Oeil.

Extraits du texte intégrant l’ouvrage Migrations, Éditions Witch Mémoires Funambules
Par Hans Limon

« Tout est migration. Je suis moi. Aussitôt l’ai-je dit que je suis un autre moi. Et je ne suis ce moi
qu’au contact de ces autres qui font de moi ce que je suis, et ne suis déjà plus. Chacune de mes stations
met en branle un macrocosme. »

« Cette marée obéit à ce satellite que nous nommons Lune et sur lequel cet être que nous nommons
homme a posé le pied il y a un demi-siècle ; cet homme et cette Lune obéissent à des lois spécifiques,
dont la pesanteur et la gravité ; cette Lune fait partie d’un univers où coexistent environ dix puissance
vingt-deux étoiles, soit dix-mille étoiles pour chaque menu grain de sable sur cette planète
que nous nommons Terre, qui obéit à ses propres lois, cycles et révolutions, et sur les rivages de laquelle
s’échouent parfois coquillages, bateaux, migrants morts ou vifs.»

« Le cycle de la vie. Morts et naissances. Et le déséquilibre qui, parfois, fait pencher le zodiaque
un peu trop à gauche ou à droite. Le zodiaque d’en bas. Entre Malte et la Tunisie. Le soleil pour témoin.
Qui a depuis longtemps vu, lui aussi, que la famine et la dictature glapissent avec le portevoix de l’éternel
retour. Somalie, Érythrée, Syrie. Le soleil les a vus, mais il est resté coi. »
« L’artiste est un politicien qui aurait choisi la voie de l’émerveillement, de l’ébranlement, plutôt
que celle de la polémique. Il est grand temps, disait en substance Artaud, de faire entrer
la métaphysique par tous les pores de la peau. Et dans les mollusques, au surplus, qui répètent à l’envi
les clameurs des damnés. »


Hans Limon

Hans LIMON

Né en 1985, diplômé de philosophie et de théâtre, Hans Limon écrit comme il respire, tantôt lentement, tantôt frénétiquement. Son existence est un long fait divers poétiques. Dernières publications : Poéticide (Quidam éditeur, 2018), Dans la nuit de Koltès (Les Cygnes, 2019)

LES CHAIRS DEVOTES DE FRANCESCA DI BONITO
Texte critique de Simone Dibo-Cohen

La série Chairs Dévotes de l’artiste Francesca Di Bonito est l’exemple même d’une œuvre
qui s’est construite sur un parcours d’expériences et de recherches plastiques au service
d’une réflexion profonde sur les liens entre le sacré et l’humain dans sa réalité organique
et métaphysique.

Les œuvres que nous présente Francesca Di Bonito sont monumentales comme le sont les sculptures
qu’elle a observées et photographiées avec une précision quasi chirurgicale. Son regard et sa pensée
aiguises nous poussant à interroger nos existences et celle de l’humain dans toute sa complexité.
Au départ est donc la photo. Moins vivante que la sculpture puisque perdant dans sa représentation
le volume initial de la matière et sa sensorialité. Et cela n’aurait que peu d’intérêt si Francesca
Di Bonito en restait là. Mais ce n’est justement qu’une fois la photo faite que le véritable travail
de cette artiste commence !

Dans un lent processus créatif, avec une extraordinaire minutie et une dextérité d’artisan
ou de médecin, à petits points de couture, avec des matériaux aussi divers que des perles, des bas
de nylon, des dessins d’organes insères dans leur réalité la plus crue, l’artiste détourne et modifie
l’identité religieuse du sujet photographié pour mettre à jour un long cheminement intellectuel
aboutissant à une vision du monde exceptionnellement humaine. Réfléchie et décortiquée, comme
pourrait le faire un légiste du corps et de l’amé.

Et ce qui n’était qu’une photo d’une œuvre sculptée devient alors une photo sculptée d’une manière
totalement contemporaine où les liens dévoiles entre le sacré et le réel nous interpellent
et nous bousculent. Les figures religieuses de cette série ont des organes qui gargouillent, des désirs
de chair, des muscles qui s’affichent comme des nouvelles peaux, des membres décortiqués
dont la taille parfois exagérée signifie nos principales angoisses et inquiétudes. Et les titres
polysémiques qu’elle choisit pour chacune de ces pièces monumentales, La Vanité du foie, L’Apnée
du jugement, Réflexion marine ou Promenade fertile, au risque de paraitre provocateurs, ne peuvent
que nous inviter à réfléchir à notre statut d’être humain empreint de culture judéo-chrétienne.

Mais le message délivré est aussi politique à plus d’un titre. D’abord parce qu’à l’œuvre originelle,
tel ce Saint François d’Assise entouré de ses disciples, l’insertion minutieuse de plus de 400 pierres
et bijoux, comme un envahissement de la richesse grignotant progressivement le symbole premier
de la pauvreté, nous ramène à l’actualité d’un monde mercantile où l’argent roi assassine une partie
de l’humanité. Mais aussi parce que dans l’époque si troublée que nous vivons une certaine forme
de désacralisation du sujet tel que l’opère l’artiste des Chairs Dévotes est l’expression même du droit
à la liberté́de critiquer et de réfléchir pour ne pas que la pensée se fossilise et pour que l’homme
renouvelle des valeurs qui autorisent une évolution et un devenir meilleur. Dans la tradition
de l’artiste portant un message fort, qui nous questionne sur notre pensée individuelle et collective,
Francesca Di Bonito nous offre une œuvre contemporaine, excessivement subtile dans sa formulation
plastique et d’une puissance rare par les interrogations philosophiques qu’elle véhicule.

Simone Dibo-Cohen

Simone DIBO-COHEN

Commissaire d’exposition et présidente de l’UMAM (Union Méditerranéenne pour l’Art Moderne) et des Biennales qui lui sont liées.

Présentation de l’ouvrage Migrations, Éditions Witch Mémoires Funambules
Par Didier Mandart, L’ANGLE Galerie
L'angle Photos

« Pour chacun de nous existent de multiples chemins, de multiples possibilités, celles de la naissance,
de la transformation, du retour. » - Hermann Hesse – Berthold

Avec ses images de MIGRATIONS, Francesca Di Bonito nous laisse à songer qu’elles sont l’expression
même de ce cycle perturbé de notre existence. Ses représentations visuelles nous invitent à l’expérience
de la métamorphose, au passage de l’âme d’un corps formé de nos propres identités,
de nos enracinements dans nos propres cultures, à un autre corps, celui qui prend forme dans l’inconnu,
dans l’exil, dans les rêves et les réalités d’un autre semblable, toujours en quête d’idéal.

Dans cette recherche d’un monde meilleur, long processus fait d’expériences humaines où se mêlent
l’absence, les souffrances et les angoisses mais aussi les respirations, la lumière et l’espoir, l’artiste
nous révèle une suite de repères qui se présentent comme autant de bouées auxquelles l’âme
en migration trouve à s’accrocher pour progresser vers son objectif fantasmé.

Pour autant, signifiant l’impermanence des lieux, des moments ou de la mémoire, les photographies
de la série ne sont pas hiérarchisées, elles nous sont déposées comme des accidents possibles survenant
aléatoirement dans le temps et dans l’espace, indépendamment inconscients du lien qu’ils permettent
de tisser au sein de la transformation.

Se créé ainsi un ensemble iconique représentatif à l’échelle individuelle, de la nécessaire acceptation
des mouvements humains contraints par leur condition sociale, leur environnement politique
et/ou écologique et qui paradoxalement, semblent à l’instar de tout mouvement du vivant, inscrits
dans un mouvement perpétuel universel.


Didier Mandart

Didier MANDART

Né en Bretagne en 1965, Didier MANDART, diplômé d’une grande école de design à Paris, travaille durant plusieurs années pour des agences et des entreprises, en France, Allemagne et Espagne, avant de créer sa propre agence de design en 2008, puis sa propre galerie en 2018, L’ANGLE, à Hendaye dans les Pays basque, entièrement dédiée à la photographie d’art, où il propose et expose des œuvres de photographes de renoms et jeunes talents. Il participe également à des foires et présente des expositions hors les murs.